INTRODUCTION
(1) Il y a des hommes et des femmes qui trouvent qu'un
ballon rouge, c'est sexy. Ils en tirent des sensations
à couper le souffle, décrivant avec ivresse l'envol du ballon
entre leurs bras, puis ses « cris » quand – au bord
de l'explosion – le ballon rouge grince doucement contre leur
bouche. On les appelle « looners ». D'autres imaginent
qu'ils sont eux-mêmes, comme des ballons, capables de se dilater
avec une sorte d'exaltation onirique.
D'autres encore rêvent que les seins de leur femme se transforment
en double montgolfière royale, décuplant de volume en plein milieu
d'un diner romantique au restaurant. Ils imaginent que leur épouse,
après avoir bu une coupe de champagne, se sent tout à coup légèrement
à l'étroit. Un bouton de son décolleté saute, puis un second. Les
seins enflent et leur femme s'envole ! Il n'y a plus qu'à
la ramener à la maison, suspendue au bout d'un fil comme un ballon.
M. et Mme B., eux, enfilent des cagoules gonflables qui leur fait
une tête de bibendum, sans orifice pour voir, ni pour parler, et
se plongent – à l'intérieur de cette bulle – dans un état d'appesanteur
jouissive… Certains se convertissent en poupées gonflables vivantes.
D'autres se font mettre sous vide dans des lits de latex qui ressemblent
à des boites Tupperware et collectionnent amoureusement des bouées
en forme de Godzilla.
Il faut de tout pour faire une libido. Véritable encyclopédie
des pratiques érotiques les plus extravagantes au monde, « Le
sexe bizarre » dresse le tableau exhaustif des
fantasmes ahurissants, loufoques ou rares qui se pratiquent à
travers le monde. Autrefois entourés de secret, maintenant révélés
sur internet, ces pratiques sortent au grand jour et témoignent
de l'incroyable inventivité des humains. Il faut en effet avoir
beaucoup d'imagination pour trouver du charme à un aspirateur
ou à un stéthoscope.
Il faut aussi avoir l'esprit curieusement développé pour s'émouvoir
à la vue d'une femme qui se déchausse après sa journée de travail
ou d'une autre qui ouvre des boites de raviolis. Des milliers d'hommes
et de femmes partagent pourtant ces goûts étranges. Il était temps
de leur donner la parole et de leur permettre d'expliquer comment
et pourquoi ils en sont venus à trouver séduisants des tartes à
la crème. Ou des masques de superwoman.
Ils détournent les objets les plus innocents de la vie quotidienne
et les transforment en adjuvants de leurs rêveries intimes. Ils
trouvent dans la réalité la plus banale des éléments de stimulation,
des excitants, des idées de scénarios érotiques. Même les blouses
de nylon trouvent grâce à leurs yeux. C'est pourquoi leurs fantasmes
– aussi absurdes et bizarres soient-ils - présentent un intérêt.
Ils nous permettent en tout cas de relativiser les notres.
« La vie réelle fonctionne mieux si on lui donne ses justes
vacances d'irréalité » (Bachelard, L'eau et les rêves).
(2) Des pratiques érotiques alternatives.
La prolifération des « niches » - ces pratiques érotiques
qui ne concernent que quelques centaines, voire dizaines, d'adeptes
-, reflètent la nouvelle donne du XXIème siècle : il
n'existe plus de norme en amour, mais une incroyable diversité
de comportements. La croyance en une sexualité « médicalement
bonne », partagée par une majorité d'être humains « conformes »,
a été battue en brèche par les psychologues, les sociologues
et les historiens. La notion même de « perversion » n'est
plus reconnue par le le DSM (Diagnostic Statistical Manual of Mental
Diseases), qui sert de référence mondiale en matière de psychiatrie.
Le nouvel ordre sexuel mondial, c'est le désordre des sens. Coïncidant
avec l'explosion des modes et des tribus à l'aube du nouveau millénaire,
ce phénomène en pleine explosion méritait qu'on l'analyse sans
jugement. Refoulées aux marges de notre culture, des pratique nouvelles
apparaissent chaque jour sur internet, attirant tout de suite à
elles des curieux ou des amoureux attirés par un scénario érotique
bizarre autant que surprenant. Infinies variations du plaisir,
elles se démultiplient à une vitesse exponentielle, témoignant
d'une relative libération des mœurs.
Sous des formes plus ou moins spectaculaires, la sexualité est
devenue un terrain d'action. Des milliers de rubber-lovers se rassemblent
chaque mois lors de « bals » londoniens pour communier
dans l'amour du latex. Des millions d'amateurs de talons-hauts
se rassemblent sur le web, pour partager leur conception du couple
« moderne » : l'homme est dessous. Des amateurs
de « Pony-play », harnachés comme des chevaux, paradent
fièrement lors de défilés appelés « Pet-Pride » ou « Dressing
for Pleasure ». Autrefois considérées comme des déviances,
les pratiques sexuelles hors-normes ont désormais leurs leaders,
leurs artistes et leurs militants et se ramifient par familles
en une infinité de tendances souterraines.
Il y a des hommes qui aiment les doigts de pied, d'autres les
mules noires, certains aiment voir les jambes dans le plâtre et
d'autres les femmes au volant quand elles poussent l'accélérateur
à coups de talons insistants. Il existe même un club de fantasmeurs
très particuliers qu'on appelle les “Pedal Pumpers”. Certains ne
sont heureux que lorsqu'il voient des souliers à talon blanc sur
les pédales d'une Corvette 1959. Il faut obligatoirement que les
souliers soient blancs.
Parce qu'elles sont extrêmement pointues, précises, proches de
la mono-maniaquerie, ces pratiques érotiques peuvent sembler isolées.
Elles témoignent pourtant de cette propension, toute humaine, à
transformer le monde qui nous entoure en source de plaisir. Les
objets que nous achetons – chaussures, meubles, appareils d'électroménager
– véhiculent souvent d'autres valeurs que leur valeur purement
marchande et correspondent souvent à des besoins autres que fonctionnels :
besoin de beauté, besoin de plaisir.
Caressant le frein à main qui ressemble à un genoux, beaucoup
de conducteurs parlent à la première personne et disent « je
braque » ou « j'accélère » comme si la voiture faisait
partie de leur corps. Leurs zones érogènes se sont subtilement
déplacées sur toute la surface de contact avec l'habitacle de la
voiture qu'ils investissent d'une charge sensuelle.
Alors que la science tend à nous déshumaniser, en morcellant notre
corps comme un jouet en kit dont les organes seraient interchangeables
avec des organes artificiels, alors qu'une certaines idéologie
de l'apparence siliconée nous désensibilise et nous anesthésie,
en nous faisant porter nos jambes, dos ou pieds, muscles, et même
nos sexe comme des postiches, l'objet, lui, nous permet de reprendre
possession de nous-même, et de reconstruire notre unité perdue.
« L'orthopédie va par degrés, explique Michel Serres :
de la fausse dent au membre fantôme remplacé par un crochet, de
l'œil en verre au vagin de matière plastique… L'objet s'intègre
au sujet. Le sujet s'approprie l'objet, comme une greffe, avec
ou sans rejet ». Pour beaucoup, la greffe prend si bien qu'elle
ouvre un monde de sensations nouvelles, jouissives, explosives.
Livre d'art insolite, "Le sexe bizarre" fait le catalogue
de ces étranges objets de désirs.
(3) La perversion n'existe pas
Dénoncée par la majorité des médecins et des psychologues comme
une notion périmée, la « perversion » repose sur le présupposé
suivant : il y aurait des actes correspondant à une sexualité
médicalement bonne et des actes « pervers » dénotant
une sexualité anormale que l'on devrait soigner.
Mais qu'est-ce qu'une sexualité anormale ? Les médecins
qui inventent cette notion au XIXè siècle, y regroupent des pratiques
aussi différentes que le baiser, la masturbation, le sado-masochisme
ou la position en levrette… Pour eux, la « perversion »
désigne tout ce qui ne relève pas directement de la fécondation.
En 1882, dans Psychopathia Sexualis, l'inventeur de la sexologie
- Krafft Ebing - recense plusieurs dizaines de cas cliniques de
« malades sexuels ». Pour définir la perversion, Krafft Ebing
part d'une norme : la pénétration vaginale, seule forme de
sexualité admise par l'Eglise et l'Etat.
« Le membre viril est destiné à être introduit dans le vagin ;
c'est indiqué par sa position et sa forme », affirme Krafft
Ebing. Sous prétexte qu'anatomiquement, le phallus ne serait compatible
qu'avec l'utérus, les médecins de l'époque condamnent la fellation
et la sodomie.
Certains comme Ambroise Tardieu avancent même que ces pratiques
contre-nature entrainent des malformations du pénis ou de la bouche !
Pour donner à leurs théories une apparence scientifique, ils font
l'inventaire des plaisirs qu'ils appellent des « désordres »
et posent en étalon la position sexuelle politiquement correcte :
La position du missionaire.
« La position de l'homme couché sur la femme a toujours paru
normale dans notre civilisation, remarque Yves Ferroul, professeur
à Lille d'histoire de la sexologie. Mais la rencontre d'autres
civilisations a montré qu'il n'y avait là rien de naturel ».
Dans certaines sociétés d'Afrique ou d'Amérique, les partenaires
se couchent en effet sur le côté, face à face et aucun ne peut
prendre sans scandale le dessus sur l'autre.
Mais notre culture judéo-chrétienne n'admet pas que la femme puisse
avoir d'autre rôle que passif et soumis dans l'amour. Elle n'admet
pas non plus qu'un homme se fasse chevaucher. Au XIXè siècle, et
même encore à notre époque, aimer cette position est un symptôme
de perversité. Pour Krafft Ebing, éprouver du plaisir en
abandonnant le rôle actif à la femme ne peut être que le signe
d'un tempérament masochiste, voire d'une nature homosexuelle !
Un homme, un vrai, ne doit pas subir les caresses, ni la langueur,
ni l'émotion. Ce n'est pas viril. Et malheur à lui si, par-dessus
le marché, il éprouve du plaisir en regardant sa femme (voyeurisme),
en respirant son odeur (fétichisme), en lui mordant l'épaule (sadisme)
ou – scandale - en lui faisant l'amour plus de deux fois par semaine
(satyriasis) !
On le voit, le mot « perversion » n'a jamais eu d'autre
réalité que morale et normative. Hélas, la morale a la vie dure.
C'est seulement depuis 1974 que la masturbation ne fait plus officiellement
partie des perversions recensées par le DSM (Diagnostic Statistical
Manual of Mental Diseases).
L'Organisation Mondiale de la Santé ne supprime l'homosexualité
de son chapitre « Troubles Mentaux » qu'en 1992.
Aujourd'hui remplacée par la notion - plus présentable – de « paraphilie » (« activité
sexuelle inusitée pas nécessairement dangereuse »), la perversion
reste un mythe persistant de notre société.
De nombreuses pratiques – autrefois considérées comme pathologiques
- sont passées dans les mœurs, mais certains fantasmes restent
stigmatisés : on continue d'appeler « malades »,
« déviants », « pervers » les amateurs de chaussures
à talons hauts ou de déguisements érotiques.
Pourquoi ? Parce qu'il nous faut des « boucs émissaires,
facilement repérables par les gardiens de la société, explique
Yves Ferroul. On n'aurait plus qu'à mettre ces gens-là à l'écart
du groupe, de sorte que tous les autres sauraient qu'ils sont normaux
et hors d'atteinte de toute contamination ».
« De vrais pervers existent, conclut Yves Ferroul. Ce sont
des femmes qui ne respectent pas la sexualité de leur conjoint.
L'absence de toute complicité, de petites remarques comme « C'est
bientôt fini ? », « encore aujourd'hui ! »,
« oui, mais vite fait » détruisent très vite la personnalité
de leur compagnon.
Sont également pervers dans leur sexualité les hommes qui harcèlent
leur compagne de leurs demandes sans tenir compte de leurs volontés
et les amènent à perdre le goût du plaisir… ».
Note : Yves Ferroul est l'auteur de « Médecins et sexualités »,
un livre qui recense toutes les tentatives menées – particulièrement
depuis le XVè siècle - par les théologiens et les « savants »
pour légiférer les désirs.
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